Guillaume de Limoges : Un chanteur de rue parmi les Nobles

Les billets patrimoniaux

Parmi la collection de portraits limousins que possède la Bfm de Limoges, l’un d’eux fait figure de canard boiteux. Il représente un homme barbu, débraillé, coiffé d’un chapeau informe et assis sur le parapet d’un pont couvert de graffitis. Près de lui, deux cannes et une besace dans laquelle on devine des imprimés cornés. La gravure, réalisée en 1693-1695, est l’œuvre du graveur Gérard Audran, pensionnaire du Roi et membre de l’Académie Royale. Mais que fait donc ce pouilleux au milieu des nobles et respectables figures du fonds de portraits locaux de la Bfm ? La réponse se trouve tout autant dans la forme (thème illustré) que dans le fonds (le personnage représenté).

 

Les « Cris de Paris »: l’engouement des estampes de métiers

En cette fin de 17e siècle, la mode de l’estampe est à la représentation de personnages et métiers populaires : marchands ambulants, portefaix, rémouleurs, étameurs, vitriers, musiciens de rue. Les « Cris de Paris » selon la terminologie issue de la vente à la criée. Si ce thème iconographique existe depuis l’époque médiévale, les Précieuses du 17e siècle lui offrent un nouvel engouement en se plaisant à faire figurer sur leur éventail ces scènes d’un Paris populaire à côté des traditionnels récits mythologiques ou des scènes empruntées au théâtre. Les Nobles sont tout aussi friands de ces estampes de genre qui viennent enrichir leurs collections.

 

Une figure pittoresque

Parmi ces figures, on trouve quelques portraits individuels choisis pour leur pittoresque. C’est le cas de Guillaume de Limoges, surnommé « le Gaillard boiteux » et rendu célèbre par les chansons qu’il entonnait et qu’il vendait sous forme de livrets ou de feuilles volantes sur le Pont Neuf. Sur la partie supérieure de l’estampe on peut lire en titre « Voici le portrait et l’éloge / De ce chantre fameux / Nommé Guillaume de Limoge / Autrement le Gaillard Boiteux. ». On comprend qu’il s’agit du portrait d’un chanteur de rue. On peut lire, des livrets qui dépassent de la besace, quelques paroles de chansons à boire comme « A le bon vin » et « Bouteille et mon amour ». De ces morceaux qui l’ont rendu célèbre, aucun texte complet ne nous est cependant parvenu. Guillaume de Limoges ne serait en somme qu’un personnage truculent parmi d’autres ? Le quintil au bas de la gravure laisse augurer le contraire...

 

Un héraut de la musique populaire face aux musiciens de Cour

« Ce gaillard boiteux fait la nique / Par ses gestes et ses / façons / aux plus grand maîtres / de musique / quand il entonne ses / chansons // La Bourgeoisie et la Demoiselle / L’Artisan et l’homme/ / de Cour / s’il chante une chanson / nouvelle / viennent l’entendre / tour à tour //  Ce Chantre est bien le / plus commode / que l’on ait jamais / pratiqué / Son livre d’arts et sa / méthode / ne valent pas un sou / marque // Sa conduite est assez / subtile / cet homme a plus d’esprit qu’un bœuf : d’enseigner à toute / une ville sans jamais sortir du / Pont Neuf //  Qui serait assez / téméraire / Pour oser médire / de luy/ Puis que jadis le docte / Homère / faisait ce qu’il fait / aujourd’hui // ».

Ce texte fait référence à un contexte musical bien particulier en cette fin de 17e siècle, celui de la querelle entre la communauté de Saint-Julien des Ménétriers et les musiciens dits « Harmonistes » revendiquant la noblesse de leur art. Cette confrérie des ménétriers réglemente depuis le 14e siècle toute activité de ménestrandise sans distinction d’instrument. Les musiciens sont en effet le plus souvent polyinstrumentistes, semi-professionnels ou professionnels, et interviennent indifféremment dans des fêtes civiles ou des représentations du pouvoir politique, militaire ou religieux. Or en cette fin de 17e siècle l’institutionnalisation croissante de la musique royale et la considération dont bénéficient en retour les musiciens du Roi les conforte dans leur revendication de ne plus dépendre de cette corporation et d’exercer librement leur art. La querelle prend vite des allures de lutte entre Noblesse et Tiers-Etat, entre musiciens de Cour et chanteurs de rue, entre musique lettrée et culture orale. Un des plus virulents à l’encontre des praticiens de rue est François Couperin qui va jusqu’à composer « une pièce dans le goût burlesque » pour clavecin où il se moque des « gens estropiés de la ménestrandise ». La référence à Guillaume de Limoges est éminemment explicite : la pièce s’intitule « Le Gaillard Boiteux ».

 

A malin, malin et demi …

Oui mais voilà : Guillaume de Limoges n’est pas un ménestrier ! Les chanteurs de rue sont considérés comme des marchands ambulants et ne sont pas assujettis à la corporation. En revanche, ils sont tenus de ne chanter et ne vendre que les livrets imprimés par les membres de la corporation des libraires.

Guillaume de Limoges peut finalement « faire la nique » à cette querelle de musiciens. Et c’est bien ainsi qu’il est figuré en somme : sur le parapet du Pont-Neuf, tournant le dos au Louvre à sa gauche (symbole du pouvoir royal) et au Collège des Quatre Nations à sa droite (siège des académies d’arts). Un simple chanteur de rue. Libre comme l’air (la ritournelle).

 

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